Discours du 1er août 2026 - Romont
Vous connaissez toutes et tous le jeu de « Je vous donne la réponse et vous devez trouver la question ». Et bien allons-y avec un exemple tout simple :
Si la réponse est : Environ 40 kilomètres…
Quelle pourraient être les questions ? Facile…
• Quelle est la distance à vol d’oiseau pour traverser la Manche ? Ou alors…
• Quelle est la distance verticale jusqu’au milieu de la stratosphère ? Ou plus près de chez nous
• Quelle est la longueur du lac de Neuchâtel ? Ou carrément devant nos yeux :
• Quelle est la distance de l’HORIZON par rapport à la plaine environnante depuis le sommet de la Tour à Boyer ?
A chaque fois, la réponse est : 40 kilomètres environ… / 40 KILOMETRES D’HORIZON DEPUIS ICI
Mesdames et Messieurs les invité·es en vos titres, fonctions, et nombreuses qualités,
Chers concitoyennes et concitoyens,
En quoi la notion d’horizon est-elle importante pour nous en cette veille de fête nationale, mais plus généralement, tout au long de notre vie ? Et bien il me semble que l’HORIZON (dont on sait que la ville de Romont en possède un incroyable), s’apparente à une ligne imaginaire. Comme l’arc-en-ciel qui disparait à mesure qu’on s’en approche, notre horizon se déplace, se transforme en permanence. Ce qu’on ne voyait pas se révèle à nos yeux au fur et à mesure que l’on est en mouvement et que l’on cherche à s’aventurer au-delà de notre « ici et maintenant ».
Nos frontières communales, cantonales ou confédérales sont, elles, clairement inscrites dans nos registres. Pourtant, là-aussi, elles revêtent un caractère imaginaire. Est-ce que votre regard se transforme fondamentalement lorsque vous franchissez le territoire de Romont pour fouler, par exemple, celui de Villaz ? Dans les enclaves de la Broye, est-ce que l’on distingue vraiment la différence entre une commune située dans le canton de Fribourg et une autre dans le canton de Vaud ? Et vous êtes probablement déjà allé·es au col du Grand St-Bernard. Vous y avez peut-être vu des enfants s’amuser sur la frontière en ayant un pied en Suisse et un autre en Italie. Et pourtant, ils n’ont bien que les pieds sur terre, sans vraiment ressentir ce que cela change.
Pourtant, ces frontières existent, nous structurent, nous rassemblent, nous rassurent, mais en étant plus virtuelles qu’on le pense. Et c’est bien la même chose dans le domaine de la culture que je représente modestement aujourd’hui.
Depuis 37 ans maintenant, semaine après semaine, je me rends, au moins une fois, dans une répétition en compagnie de musicien·nes ou de choristes d’horizons très divers. Si ces répétitions se déroulent dans un endroit précis (prenons la ville de Fribourg pour ce qui me concerne la plupart du temps), il n’en demeure pas moins que parmi ces artistes, il y en a beaucoup qui vivent en-dehors de cette ville de Fribourg. En se levant le matin, qu’ils soient apprentis, pharmaciennes, agriculteurs ou chef·fes d’entreprise, leur horizon, leur point de vue est bien différent selon leur provenance.
D’une autre manière, l’exemple de l’HEMU est particulièrement parlant puisqu’il s’agit d’une Haute Ecole de Musique qui déploie ses missions sur 3 cantons (VD VS FR). Nous y formons des professionnels de la musique qui obtiennent un Bachelor ou un Master à l’issue de leurs études. Nous accueillons des étudiant·es de près de 45 pays différents. Pour ma part, j’en dirige le site de Fribourg-Freiburg, mais je me sens partie prenante d’un territoire culturel beaucoup plus vaste que celui de notre seul canton. Tous ces artistes travaillent à développer une vision qui sera ensuite partagée avec un public qui, lui aussi, proviendra soit de tout près du lieu de concert, mais aussi de loin à la ronde.
Lorsqu’en décembre dernier, vous avez fêté les 20 ans de Bicubic, il était clair que cet anniversaire aurait une résonance bien plus grande qu’à l’intérieur du seul district de la Glâne, et cela même si ce sont bien les communes de votre district qui financent principalement son fonctionnement. Car Bicubic, tout comme Equilibre-Nuithonie, CO2, ou d’autres salles de spectacle d’envergure régionale, invite toute la population du canton de Fribourg et même de la Suisse romande à assister à ses spectacles. Ce que je veux dire par là, c’est que l’investissement des pouvoirs publics dans la culture ne doit jamais être pensé de manière hermétique, comme pourraient l’être ceux que l’on réalise pour des cercles scolaires ou des zones tarifaires des transports publics. Car la culture n’a pas de véritables frontières et nous sommes constamment invité·es à déplacer notre ligne d’horizon, à aller voir ce qu’il se passe au-delà de chez nous, tout en ayant le plaisir de revenir « à la maison » pour y goûter à la rencontre et partager des moments de complicité avec nos proches.
Comme ce soir ! Nous venons par exemple de vibrer grâce aux sons de la fanfare de Romont (que je félicite par ailleurs pour son brillant 5e rang de sa catégorie, obtenu lors de la récente fête fédérale de musiques à Bienne – nous pouvons encore les applaudir). Ce soir donc, c’est la fanfare. Demain, ce sera peut-être l’Estivale à Estavayer-le-Lac, dans deux semaines, les Rencontres de Folklore International à Fribourg et à la rentrée un opéra à Lausanne. A chaque fois, le public sera considéré de la même manière, qu’il soit « local » ou « de l’extérieur ». Et c’est ce qui rend la culture tellement essentielle au « vivre-ensemble », car si nous habitons une commune, un canton et un pays, notre ADN est toujours fait d’une culture partagée.
Enfin, et pour terminer, je vous fais part de quelque chose qui m’a récemment touché. Je suis rentré hier de mes vacances en Crète. Avec ma famille, nous avons visité un grand nombre de sites historiques de la civilisation minoenne, une des plus ancienne de notre monde après celle des Égyptiens (elle a 4000 ans). J’ai été très ému par le fait qu’aujourd’hui encore, nous soyons en contact avec une culture si ancienne dont nous possédons des traces attestant l’importance de rendre toujours belles des choses toutes simples. Des amphores, des outils, des jeux, des bijoux, des maisons et des palais, tout est fait avec le souci du « beau », le souci de raconter une culture et de la rendre vivante à travers les millénaires. Ce qu’a réalisé cette civilisation ne consiste pas en un divertissement éphémère, mais bien plus à des racines ancrées dans notre monde. 4000 ans plus tard, nous pouvons traverser les frontières, ouvrir notre horizon et s’émerveiller d’une culture qui n’est pourtant pas la nôtre et sans vouloir y mettre de hiérarchie. Ainsi, nous pouvons avoir la même réjouissance ici, au pied de la Tour à Boyer, devant les vitraux de Yoki ou au Temple de Knossos. Car à la fin, l’humain traverse les frontières et ses cultures pour en ressortir nourri du partage que cela génère. Vous connaissez cette réponse que Churchill a faite à une personne qui lui proposait de couper dans le budget de la culture pour financer davantage l’e_ort de guerre. Churchill répondit : « Si ce n’est pas pour la culture, alors pourquoi nous battons-nous ? » 745 ans après le pacte des Confédérés, mon voeu est donc que nous fassions toutes et tous preuve d’ouverture au-delà de notre propre horizon. La Suisse peut être fière de ses traditions et de son ADN humain et humanitaire. Que dans ces temps de polarisation, elle ne tombe ni dans l’exclusion, ni dans l’arrogance, aujourd’hui exacerbés par des dirigeants de l’autre côté de l’Atlantique.
Et qu’à l’image de Romont, cette ville d’HORIZON que nous aimons tant, elle continue de prendre de la hauteur pour découvrir, à plus de 40 kilomètres de distance, un avenir partagé.
Un grand merci à votre commune pour son invitation à m’exprimer devant vous ce soir. Je me réjouis de poursuivre la soirée en votre compagnie et de revenir dans vos murs avec des choeurs ou avec mon saxophone pour partager avec vous un peu de culture, et de musique.
Belle fête nationale à toutes et tous.
Image vignette © Adrien Perritaz